Derniers articles sur
le site du CILCA

Feed actuellement indisponible

Le CRI des Travailleurs n°14     << Article précédent | Article suivant >>

Côte d'Ivoire : Le régime criminel de Gbagbo au service de l'impérialisme


Auteur(s) :Frédéric Traille
Date :15 septembre 2004
Mot(s)-clé(s) :international, Côte-d-Ivoire
Imprimer Version imprimable

Alors que la Côte d’Ivoire est en situation de guerre civile depuis le coup d’État raté de septembre 2002, les couches dirigeantes du pays montrent chaque jour un peu plus leur incapacité à rétablir les formes pacifiques de leur domination, au service de l’impérialisme et contre l’intérêt des masses.

Ces dernières sont bien sûr les premières victimes de cette situation. Alors que la Côte d’Ivoire était considérée autrefois comme le « fleuron » de l’Afrique de l’Ouest (ce qui est très relatif), la situation économique et sociale du pays ne cesse d’empirer depuis deux ans. Le PIB et les indices de « développement humain » chutent, le chômage explose. Dans le nord, sous le contrôle militaire des Forces Nouvelles (ex-rébellion), des zones entières sont privées de services publics. Dans le sud, où les forces loyalistes de Gbagbo ont le contrôle, les services utiles à la population (école, santé) sont aussi étranglés financièrement. Alors que son budget est déjà fortement amputé par le remboursement de la dette aux pays impérialistes et à leurs banques, le pouvoir Gbagbo brade les dernières ressources ivoiriennes pour soutenir l’effort de guerre civile : mitraillettes, hélicoptères, véhicules blindés…

À cette situation s’ajoute un état d’insécurité permanente pour la population de Côte d’Ivoire. Outre les milices et les troupes des chefs de guerre, la violence d’État est maintenant révélée aux yeux de tous. Les partis de l’opposition gouvernementale (1), regroupés dans le Groupe des 7 (G7), avaient appelé à une manifestation le 25 mars dernier (à laquelle ils ont d’ailleurs opportunément renoncé à participer), interdite par décret présidentiel. C’est une force répressive considérable qui a frappé ceux qui étaient sortis de chez eux pour manifester pacifiquement : gaz lacrymogène, tirs à balles réelles, appui d’hélicoptères. Les unités de répression, qu’elles soient officielles ou parallèles, n’ont pas hésité à poursuivre des manifestants jusque chez eux où ils s’étaient réfugiés, particulièrement les populations originaires du nord dans les quartiers populaires (Abobo, Port-Bouët, Adjamé…). Le rapport minimal officiel fait état de 120 morts, 20 disparus et 274 blessés. Gbagbo n’a pourtant pas hésité à adresser aux membres des forces de « sécurité », le lendemain de ces crimes, ses « vives félicitations pour le sang froid avec lequel ils se sont acquittés de leur devoir ». Même l’enquête des inspecteurs de l’ONU dénonce la responsabilité directe du pouvoir Gbagbo dans ces massacres : « la marche [du 25 mars] a servi de prétexte à une opération soigneusement planifiée et exécutée par les forces de sécurité, c’est-à-dire la police, la gendarmerie, l’armée ainsi que les unités spéciales et les ‘forces parallèles’, sous la direction et la responsabilité des plus hautes autorités de l’État ». Ce qui n’empêche pas l’ONU, côte à côte avec la France, de mettre Gbagbo au centre de tous les processus politiques de « réconciliation nationale », pour le « respect des droits de l’homme »…

Les puissances impérialistes, et l’ex-puissance coloniale française en premier lieu, ne voient en effet pas d’un bon œil que la crise ivoirienne s’éternise. Les grandes entreprises françaises (Bouygues, Bolloré…) qui ont raflé les principaux marchés ivoiriens (eau, électricité, plantations de cacao, transports, infrastructures routières et portuaires…) ont des intérêts importants en Côte d’Ivoire ; la violence quotidienne, et la paralysie économique qu’elle entraîne, ne peuvent qu’entraver leurs profits. Les troupes françaises de l’opération Licorne (4000 hommes aujourd’hui), rejointes par les troupes de l’ONU (6000 casques bleus) et de l’Union Africaine, sont présentes en Côte d’Ivoire pour protéger ces intérêts, c’est-à-dire sécuriser les zones économiquement utiles. Sur le terrain, leur action évolue en même temps que la stratégie mise en place par le gouvernement français. Si dans un premier temps, les troupes françaises se rangeaient ostensiblement aux côtés de Gbagbo pour mater la rébellion (et ce bien que Gbagbo, membre de l’Internationale Socialiste tout comme Hollande, Fabius et consorts, n’appartienne pas aux réseaux africains traditionnels de l’UMP), l’incapacité du pouvoir en place à ramener un climat propice aux affaires a conduit au tournant que marquent les accords de Marcoussis de janvier 2003 : l’impérialisme français œuvre maintenant à la mise en place d’un « gouvernement de réconciliation nationale », avec la participation de ministres de l’opposition et de l’ex-rébellion, qui ont dû fournir des garanties de leur allégeance. Lors des sommets suivants sur la crise ivoirienne, jusqu’à celui d’Accra en juillet dernier, cette ligne a été confirmée et acceptée par les autres puissances impérialistes (via l’ONU), qui ne disputent pas à l’État français ses prérogatives dans son pré carré colonial (2). Nul doute que la présence militaire française devrait assurer que la prochaine échéance, les élections présidentielles d’octobre 2005, offre une issue favorable aux intérêts français. Mais pour la population de Côte d’Ivoire, le départ des troupes qui défendent les intérêts impérialistes, qu’elles portent le drapeau français, de l’ONU ou de l’Union Africaine, est un préalable à toute solution émancipatrice.

Des cliques en lutte pour la gestion de la domination impérialistes

On ne saurait en effet avoir aucune illusion dans le « gouvernement de réconciliation nationale » mis en place. Les opposants du G7 ont déjà quitté ce gouvernement, avant d’y revenir au mois d’août suite aux accords d’Accra, pour protester contre l’obstruction faite par Gbagbo dans l’application des accords de Marcoussis. Mais leur lutte est celle de cliques opposées à celle actuellement au pouvoir, pour bénéficier des retombées de la domination impérialiste. Et pour cela, quelques postes de ministre ne suffisent pas : les ministres de l’opposition réclament aussi de pouvoir nommer les dirigeants des structures sous leur tutelle, privilège présidentiel que Gbagbo refuse de céder.

Du côté de la clique Gbagbo, organisée dans son parti, le Front Populaire Ivoirien (FPI), la question est de savoir comment conserver les bénéfices de la collaboration avec l’impérialisme alors que le gouvernement français n’apporte plus son soutien inconditionnel. Pour montrer sa force et son caractère incontournable, Gbagbo emploie un discours nationaliste apparemment radical pour entraîner derrière lui les masses, via ses relais : syndicats liés au FPI mais aussi milices de Jeunes Patriotes. Ainsi, dès après les accords de Marcoussis, il a dénoncé l’ingérence de la France dans les affaires ivoiriennes (pointant du doigt par exemple que le fait que le Premier ministre soit imposé jusqu’aux prochaines élections présidentielles contredit la constitution). L’aile dure du clan Gbagbo, les Jeunes Patriotes, n’hésite pas à passer des paroles aux faits en s’attaquant directement aux intérêts et aux symboles de l’impérialisme français (terminal d’Air France, ambassade …). Mais ces actes isolés ne sauraient passer pour de l’anti-impérialisme, d’autant que la seule issue proposée est de faire appel à l’impérialisme américain pour remplacer la France qui aurait abandonné le clan Gbagbo dans sa lutte contre la rébellion. Quant au président lui-même, il se garde de bien de se mettre réellement à dos l’impérialisme qui reste le plus puissant dans le pays, et ses visites à Paris se concluent par de nouveaux marchés accordés aux entreprises françaises (marchés qui sont d’ailleurs la base du parasitisme sur lequel se développent tous les régimes compradores dans les pays semi-coloniaux).

Le discours nationaliste de Gbagbo, loin donc d’avoir une traduction anti-impérialiste, a pour principal effet d’attiser la xénophobie. Gbagbo a repris à son compte le concept d’ « ivoirité » (voir Le CRI des travailleurs n°1, février 2003). S’il écarte ainsi une nouvelle fois l’opposant Ouattara — ancien Premier ministre et ancien fonctionnaire du FMI qui ne représente évidemment en aucun cas une solution favorable aux classes populaires — de la course aux prochaines élections présidentielles, ce discours xénophobe vise surtout à diviser les travailleurs de Côte d’Ivoire, dont les quatre à cinq millions d’immigrants (principalement originaires du Burkina-Faso et du Mali) forment une part importante. Ceux-ci sont les premières victimes des exactions et des violences « interethniques », d’autant plus que ces tensions sont propagées parmi les masses par les relais du FPI, que ce soient les milices ou les syndicats liés au pouvoir. Ces violences et humiliations quotidiennes s’accompagnent d’attaques législatives ; ainsi un arrêté du 19 février met en place l’ « ivoirisation des emplois » : chaque emploi obtenu par un travailleur non-ivoirien devra être transmis à un travailleur ivoirien dans un délai de deux ans.

Quel rôle pour les organisations ouvrières ?

Il revient aux militants communistes révolutionnaires de Côte d’Ivoire de lutter, à l’intérieur de la classe ouvrière et de ses organisations, contre le climat de xénophobie attisé par le pouvoir, malgré les difficultés qu’ils rencontrent et les dangers qu’ils courent. Ainsi, le 23 juin dernier, Habib Dodo, militant du Parti Communiste Révolutionnaire de Côte d’Ivoire et partie prenante dans la construction d’une association de défense des droits des élèves et des étudiants, a été kidnappé puis assassiné par une milice de la Fédération Estudiantine et Scolaire de Côte d’Ivoire, pseudo-syndicat, proche du pouvoir, dont les positions permettent de terroriser et racketter les étudiants.

La lutte pour l’unité des classes populaires, contre les divisions xénophobes et interethniques, doit permettre le regroupement des opprimés pour leur combat contre la domination impérialiste et contre ceux qui s’en disputent les bénéfices.


1) D’une part les partis héritiers du régime compradore de Houphouët-Boigny, et d’autre part les ex-rebelles des Forces Nouvelles, tous présents dans le « gouvernement de réconciliation nationale »

2) Il est difficile de trancher à ce stade quant aux raisons de l’attitude conciliante de l’impérialisme américain. Elle peut être la contrepartie à l’attitude du gouvernement français dans la résolution de la crise en Irak, son opposition à la guerre s’étant muée en légitimation du gouvernement fantoche à la botte des américains. Mais on ne peut pas exclure non plus que les négociations de Marcoussis, qui se sont déroulées en présence des représentants du FMI, aient ouvert une issue conforme aux intérêts du capital américain.


Le CRI des Travailleurs n°14     << Article précédent | Article suivant >>