Le CRI des Travailleurs
n°24
(novembre-décembre 2006)

Derniers articles sur
le site du CILCA

Feed actuellement indisponible

Le CRI des Travailleurs n°24     << Article précédent

Hongrie 1956 : Les conseils ouvriers contre la bureaucratie stalinienne, pour le socialisme authentique


Auteur(s) :Laura Fonteyn
Date :17 novembre 2006
Mot(s)-clé(s) :histoire, Hongrie
Imprimer Version imprimable

La presse de toute obédience a célébré le cinquantième anniversaire de la révolution hongroise d’octobre-décembre 1956 en en gommant soigneusement les dimensions prolétariennes, communistes et révolutionnaires. Les actuels dirigeants hongrois ont commémoré les événements de 1956 avec faste en invitant à leurs cérémonies tous les chefs d’État impérialistes, avec, au premier rang d’entre eux, Bush et Blair. Les communistes révolutionnaires doivent dénoncer cette honteuse récupération-déformation accomplie par la bourgeoisie, sa classe politique et ses médias, mais aussi par le PCF dont le quotidien soutenait en son temps la sanglante répression ordonnée par le Kremlin et osait parler, au milieu des cadavres de milliers de révolutionnaires hongrois, du « sourire de Budapest ». Ils doivent surtout, en analysant les faits(1), contre tous les mensonges, réaffirmer la nature de cette révolution, une révolution prolétarienne, antibureaucratique et démocratique, une révolution socialiste, et en tirer les leçons pour leur propre lutte.

La révolution hongroise d’octobre-décembre 1956 marque l’acmé d’un processus révolutionnaire amorcé en juin 1953 par la grève des travailleurs tchécoslovaques de Plzen, en juin de la même année par la grève des ouvriers et des métallos à Berlin-Est puis par la grève générale dans toute l’Allemagne de l’Est, enfin en Pologne par les mouvements de grève insurrectionnels de juin et octobre 1956. De fait, l’internationalisme prolétarien est l’une des caractéristiques du processus révolutionnaire de l’année 1956.

Dès juin, les travailleurs polonais des usines de Poznan organisent grèves et manifestations contre la bureaucratie et la police. Puis, en octobre, travailleurs, intellectuels et étudiants polonais, par leur résistance à la bureaucratie nationale soumise à Moscou, obtiennent un recul de l’appareil : le très populaire Gomulka, naguère emprisonné, et à ce titre véritable symbole de la résistance à la bureaucratie stalinienne, réintègre la direction du parti et celle de l’État. Cette victoire a un écho immédiat en Hongrie où, là aussi, travailleurs, jeunes et intellectuels entendent combattre l’oppression du Kremlin et de la bureaucratie hongroise. Dans cette résistance, les intellectuels, regroupés notamment dans le Cercle Petoefi — créé deux ans plus tôt à l’initiative des Jeunesses communistes —, sont au premier plan et luttent pour la liberté d’expression et la démocratisation, en se faisant les critiques virulents du régime policier et bureaucratique.

À la tête du pouvoir, après plusieurs années de politique dictatoriale menée par le stalinien Matyas Rakosi, c’est Ernest Gerö qui est secrétaire du parti. Il symbolise à lui seul le poids de la tutelle imposée par la bureaucratie du Kremlin ; c’est l’homme de la Guépéou, la police secrète russe. Gerö, entre autres, tire les ficelles de l’AVO, la redoutable police de sécurité hongroise. La clique bureaucratique constitue une caste extrêmement privilégiée et parasitaire, et le fossé qui sépare ses conditions de vie de celle de la population hongroise ne cesse de s’approfondir : elle roule dans de luxueuses voitures, dispose de magasins spéciaux et de produits de consommation haut de gamme, se soigne dans des cliniques réservées, tandis que l’écrasante majorité de la population souffre de pénuries alimentaires, de l’étroitesse des logements et des carences de l’équipement hospitalier. Les cadres de la police (les Avos) sont particulièrement haïs de la population ; un Avo touche un salaire trois fois supérieur à celui d’un ouvrier très qualifié, un officier de l’AVO gagne, lui, au moins dix fois plus. Les revenus des bureaucrates politiques et administratifs sont jusqu’à trente fois plus élevés que ceux des ouvriers qualifiés. Par opposition à ces dirigeants corrompus, un homme incarne aux yeux de bien des Hongrois l’espoir d’un changement démocratique dans le parti et dans le pays : c’est Imre Nagy. Réformiste modéré, Nagy a été exclu du PC hongrois et de toute fonction publique alors qu’il avait été président du Conseil entre juillet 1953 et mars 1955, et à ce titre peut apparaître comme l’homme de la résistance à la dictature qu’exerce le Kremlin sur les prétendues « démocraties populaires ».

La Hongrie, de la dictature horthyste au joug du Kremlin

À l’issue de la Première Guerre mondiale, la Hongrie a été détachée de l’Autriche par les traités des vainqueurs. En 1919, les travailleurs hongrois ont édifié, comme en Allemagne, une République des Conseils, sous la direction du dirigeant communiste Bela Kun. Mais cette République est rapidement écrasée dans le sang. C’est alors que commence la dictature fasciste de l’amiral Horthy, qui interdit les syndicats, emprisonne, torture et assassine des milliers de militants socialistes et communistes. Le pays est majoritairement rural, les aristocrates, grands propriétaires fonciers, y détiennent les clefs du pouvoir, exploitant des ouvriers agricoles qui représentent près de la moitié de la paysannerie. Le prolétariat, s’il est minoritaire dans la population, est aussi concentré dans certaines grandes régions industrielles, et se montre combatif, même sous la dictature.

À partir de 1943, le pays est occupé par l’armée nazie (Wehrmacht). Mais la résistance de la population hongroise est puissante, et l’on assiste même à un début de révolution prolétarienne et paysanne entre 1943 et 1945 : les paysans s’emparent d’une partie des grands domaines fonciers, des travailleurs s’arment et commencent à former dans les usines des conseils ouvriers. Le régime de Horthy, en partie pour mieux combattre et réprimer cette vague révolutionnaire, en partie par conviction idéologique, collabore avec les nazis. C’est au nom de cette collaboration de l’aristocratie et de la bourgeoisie hongroises avec l’occupant que l’Armée rouge, lorsqu’elle entre en Hongrie en 1945, se livre à toutes sortes de violences, de pillages et d’assassinats. Des milliers de travailleurs hongrois sont déportés dans des camps en Russie et Sibérie. Comme dans un bon nombre d’autres pays d’Europe de l’Est libérés du nazisme par l’Armée rouge, se met en place un gouvernement de coalition, composé de partis réformistes, sociaux-démocrates et petits-bourgeois, au côté du parti stalinien ; progressivement, la bureaucratie stalinienne expulse ces partis à coups de provocations policières débouchant sur des éliminations politiques.

Le PC, désormais seul au pouvoir, procède facilement à la nationalisation des entreprises, usines, mines et banques : la bourgeoisie, faible au départ, très dépendante des capitaux étrangers et coupable de collaboration avec les nazis, a perdu toute puissance politique et économique. Il impose également aux paysans une collectivisation forcée et forcenée des terres. Des troupes russes, symbole et concrétisation de la tutelle du Kremlin, stationnent toujours dans le pays.

Au cours de cette période d’après-guerre et d’entrée dans la « guerre froide », au cœur de sa compétition avec l’impérialisme américain et, secondairement, avec les autres impérialismes, l’URSS se lance dans une course frénétique aux armements et au productivisme dans les secteurs de l’industrie lourde, au détriment des biens de consommation. Cette compétition économique, imposée par le système capitaliste et acceptée par un régime qui n’a plus de « soviétique » que le nom, rejaillit directement sur les conditions de vie et de travail des populations en URSS et dans les pays devenus ses satellites. Les travailleurs des « démocraties populaires » sont exploités au plus haut degré et les normes imposées par le stakhanovisme sont sans cesse rehaussées par l’émulation forcée entre ouvriers et entre entreprises. Le communiste polonais Bogdan Drozdowski écrit ainsi dans le journal Zycie Literackie : « C’est une chose bien connue que beaucoup de ces ouvriers [disciples de Stakhanov], héros du travail, étaient aidés par des “nègres” mis à leur disposition par la direction des usines qui était fière d’avoir parmi leur personnel de grands champions(2)» Les salaires sont extrêmement bas et les conditions de travail de plus en plus dures. Or les travailleurs n’ont pas de syndicats pour les défendre : ceux-ci sont directement aux mains de l’administration du parti et de l’État. Toute grève est interdite et illégale, au prétexte que, s’ils faisaient grève contre l’État, les ouvriers feraient grève contre eux-mêmes. On voit ce que ce syllogisme a de faux dans sa prémisse même, puisque, bien loin de détenir et de contrôler les moyens de production, les ouvriers les voient leur échapper au profit d’une caste bureaucratique qui les exploite autant que les patrons capitalistes. Le paysan connaît lui aussi des conditions d’exploitation très dures ; il est contraint de travailler pour l’État en échange d’un salaire dérisoire. Les enseignants sont abaissés au rang de thuriféraires de Staline (ils doivent se lever et faire se lever leurs élèves chaque fois qu’ils prononcent son nom, par exemple…).

La population hongroise, dans ses conditions, subit l’humiliation de sa soumission à Moscou avec davantage de souffrance encore. La Hongrie a, de fait, perdu toute indépendance et se voit pillée quotidiennement par le Kremlin. Dès après la fin de la guerre, l’URSS de Staline a procédé à des démantèlements d’usines, transférées en Russie ; elle a ensuite accepté de « revendre », au prix fort, ces installations à la Hongrie, qui s’est endettée considérablement à son égard. Staline a également imposé aux Hongrois les frais d’occupation des troupes russes et toutes sortes de « réparations », infligées à la Hongrie au nom de la collaboration de ses anciens dictateurs avec les nazis. La Hongrie, comme les autres « démocraties populaires », fournit à l’URSS, à très bas prix, des matières premières et des biens industriels et alimentaires. Mais la population connaît mal ces transactions qui l’oppriment, puisque les traités commerciaux sont tenus secrets. De même, les Hongrois n’apprennent qu’en 1956 la découverte de gisements d’uranium dans la région de Pecs, plusieurs années auparavant, et qui a aussitôt donné lieu à une exploitation par les Russes, avec l’assentiment servile de Rakosi.

Les staliniens, pour se maintenir au pouvoir, ont tôt fait d’éliminer tous ceux qui auraient pu leur résister, en premier lieu parmi les dirigeants communistes eux-mêmes : ainsi Laszlo Rajk, ancien dirigeant du PC hongrois, a-t-il été liquidé en 1949 après un procès inique, tandis que des centaines d’autres communistes ont été arrêtés, emprisonnés et torturés par l’AVO (3). Cependant à Moscou, après la mort de Staline en mars 1953, la bureaucratie doit faire face à ses contradictions et à ses rivalités, mais aussi et surtout aux impressionnants mouvements de grève qui ont commencé en Tchécoslovaquie et en Allemagne de l’Est dès 1953. Or, après l’avoir emporté sur ses concurrents, Khrouchtchev entreprend d’asseoir son pouvoir en opérant une « déstalinisation », dont l’illustration spectaculaire est le « Rapport secret » présenté au XXe Congrès du PCUS, en février 1956. Dans les pays de l’Est, les conséquences en sont la libération et la réhabilitation d’anciens dirigeants et militants communistes jusque-là persécutés et, pour beaucoup, emprisonnés comme « renégats » et « agents de l’impérialisme », tels Nagy et Kadar en Hongrie.

La conjonction révolutionnaire des ouvriers et des étudiants

Tout commence le 21 octobre 1956. Ce jour-là, ce sont les étudiants de l’enseignement supérieur technique qui sont le fer de lance du processus révolutionnaire en sa genèse. Les étudiants du Collège technique de Budapest se réunissent en assemblée générale et réclament la liberté de la presse, l’abolition de la peine de mort, la suppression des cours de « marxisme » obligatoire (il s’agit en réalité d’un fatras pseudo-théorique à la sauce Staline), enfin le jugement des bourreaux responsables de crimes politiques comme l’exécution de Rajk. Le même jour, dans la ville industrielle de Gyoer a lieu un meeting qui rassemble 2 000 personnes pour un débat public entièrement libre, inédit dans la Hongrie d’alors, où les intervenants réclament la suppression des bases militaires soviétiques comme gage de l’indépendance du pays. Le lendemain, dans la capitale, les étudiants des universités et des collèges techniques entendent suivre l’exemple de leurs homologues polonais qui, dans les jours précédents, ont multiplié les rassemblements dénonçant l’oppression de la bureaucratie et ont ainsi obtenu le retour de Gomulka.

Le meeting des étudiants de Budapest, le 22 octobre, débouche sur une résolution-programme, envoyée au parti et au gouvernement, qui demande le retrait des troupes soviétiques stationnées dans le pays et la publication des accords commerciaux passés entre l’URSS et la Hongrie, l’organisation d’un procès public pour juger Rakosi, des élections générales au scrutin secret et le retour au multipartisme, la modification des normes de travail pour les ouvriers et la reconnaissance du droit de grève, la modification du système de livraisons obligatoires et l’égalité des droits pour tous les paysans, le rétablissement du drapeau hongrois de Kossuth (celui de la révolution de 1848) et la démolition de la statue géante de Staline. Ils appellent Nagy au pouvoir.

Ces mots d’ordre montrent d’abord l’attention portée par les étudiants aux revendications ouvrières. Ils soulignent aussi la dénonciation de la collectivisation forcée des terres et l’oppression subie par les paysans hongrois. Ils mettent au cœur de leur programme l’indépendance nationale : dans un pays opprimé par une puissance qui l’écrase politiquement, économiquement et militairement, ces revendications sont progressistes. Elles s’accompagnent d’une dénonciation de la bureaucratie stalinienne et de la conviction qu’un homme, Nagy, peut changer la donne au sein du parti : à ce stade, les étudiants croient encore que le parti communiste hongrois, même gangrené en son sommet par la caste de l’appareil, peut être redressé. L’internationalisme prolétarien est lui aussi bien présent : tandis que d’autres écoles, telle l’Académie militaire (une école d’officiers), adoptent ce programme, le Cercle Petoefi lance pour le lendemain, 23 octobre, un appel à une manifestation de solidarité avec le peuple polonais.

Face à cette initiative, le gouvernement Gerö tergiverse : il interdit d’abord la manifestation, puis l’autorise au dernier moment, ce qui donne aux manifestants la conscience de leur force et de leur capacité à faire céder le pouvoir. Le gouvernement, en fait, n’a pas le choix : autorisée ou non, la manifestation aura bien lieu, la détermination de la jeunesse hongroise l’assure. C’est un succès considérable : un rassemblement de plusieurs dizaines de milliers personnes. En tête du cortège sont brandis des portraits de Lénine, des drapeaux hongrois et un drapeau rouge. On entend les slogans : « Nagy au pouvoir ! », « Les Russes dehors ! », « Rakosi en jugement ! » Sur les banderoles des étudiants, on peut lire : « Ne nous arrêtons pas en chemin : liquidons le stalinisme », « Indépendance et liberté », « Vivent les Polonais ».

Au moment où la manifestation, en fin d’après-midi, est censée se disperser, elle prend au contraire une ampleur nouvelle et inattendue : ouvriers et employés, après leur journée de travail, vont rejoindre les étudiants. On dénombre environ 300 000 manifestants. Un discours radiophonique de Gerö est annoncé : travailleurs et étudiants s’attendent à ce qu’il déclare ouvrir le gouvernement aux communistes « libéraux » comme Nagy. Mais c’est l’inverse qui se produit. Certes, Gerö fait quelques concessions : il reconnaît d’éventuelles « erreurs » de la direction du parti et du gouvernement. Mais les mots qui sortent de sa bouche attisent la révolte des manifestants ; il parle en effet de « canailles », de « manifestations chauvines », de « mensonges » ; il accuse les protestataires d’ouvrir la voie au capitalisme et au fascisme. Ce discours du chef du gouvernement est une véritable provocation à l’égard de tous ceux qui manifestent pour davantage de liberté et de démocratie. Aussitôt, des étudiants impriment et distribuent des tracts demandant le retrait des troupes russes ; d’autres se rendent à la maison de la radio et exigent que la résolution de l’Université soit rendue publique ; d’autres enfin vont déboulonner la statue de Staline sur l’une des places centrales de Budapest. La répression est immédiate : la délégation des étudiants qui s’est rendue dans l’immeuble de la radio est arrêtée, et la police de l’AVO tire sur les manifestants qui protestent contre cet arbitraire ; il y a trois morts

Si le pouvoir peut compter sur sa police, c’est beaucoup moins le cas en ce qui concerne l’armée. Dès ce 23 octobre au soir, on voit des soldats faire glisser des armes de leurs camions à l’intention des manifestants ; deux officiers cherchant à négocier entre la police et la foule sont abattus par l’AVO. Dès lors, les camps se dessinent avec netteté et les manifestants s’arment : travailleurs et étudiants vont en effet s’emparer d’armements divers dans les casernes et les armureries, et ce sont souvent les soldats qui leur en fournissent. Les premières barricades apparaissent. C’est autour des usines que les combats sont les plus farouches et les plus violents : les quartiers prolétariens prennent la tête de la lutte. La révolution est donc en marche et en arme. Elle se dote immédiatement de structures qui l’organisent. Un Comité révolutionnaire des étudiants est ainsi formé, et se réunit à la faculté de droit de Budapest. Très vite, des soldats et des ouvriers le rejoignent.

La réaction de l’appareil est double : le comité central du PC décide tout à la fois de porter Imre Nagy au pouvoir et de faire appel aux troupes russes — signe qu’il ne peut pas espérer être défendu par l’armée hongroise. Le Comité Central du PC proclame aussi la loi martiale pour rétablir « l’ordre ». Le 24 octobre au matin, les premiers blindés russes, puis l’artillerie et l’infanterie, entrent dans Budapest. L’habileté cynique de cette tactique consiste à faire porter la responsabilité de ces mesures discrétionnaires sur Nagy, en tant que nouveau président du Conseil. Celui-ci n’est pour rien dans les décrets qui en appellent à l’armée russe, mais il semble les cautionner par sa présence à la tête du gouvernement. En réalité, c’est l’appareil du parti, Gerö au premier chef, qui a décidé de tout. De cette manière, il entend semer le trouble chez les manifestants qui ont confiance en Nagy, et pense de la sorte faire cesser l’insurrection.

La fusillade de la place du Parlement et l’appel à la grève générale

Les soldats russes ont quant à eux subi les coups martelés d’une propagande dont la bureaucratie connaît tous les codes : on leur a fait croire qu’ils devaient mettre fin à une insurrection pro-capitaliste et fasciste soutenue par les gouvernements occidentaux. Pourtant, dans la journée du 24, on assiste à des scènes de fraternisation entre les manifestants, qui maintiennent leurs revendications, et une partie des troupes russes. Les étudiants ont rédigé des tracts en hongrois et en russe qui s’adressent à eux comme à des frères et rappellent la révolution d’Octobre 1917, dont c’est justement le 39e anniversaire. Comme l’Octobre russe, l’Octobre hongrois doit résulter de la solidarité des travailleurs et des soldats. Sur la place du Parlement, les manifestants entourent les chars russes et fraternisent. Mais une fois de plus, l’impitoyable AVO fait feu, et cette fois ce sont quelque 300 cadavres que l’on relève. Alors, les manifestants rescapés se disséminent dans toute la capitale au cri de « Ils assassinent les ouvriers ! » Un tract signé des « étudiants et ouvriers révolutionnaires » en appelle à la grève générale dans tout le pays.

La bureaucratie est contrainte à lâcher du lest. Gerö perd son poste de secrétaire général du parti et Kadar le remplace. Janos Kadar est populaire ; vieux militant ouvrier, ancien résistant communiste pendant la guerre, ancien ministre de l’Intérieur, il a, sous Rakosi, été arrêté, torturé par la police politique et emprisonné pour « titisme » entre 1951 et 1954 ; il vient alors d’être « réhabilité » dans le cadre de l’officielle « déstalinisation » khrouchtchévienne.

En fait, le parti communiste hongrois n’est plus que l’ombre de lui-même. Ses locaux ont été envahis par les manifestants, les bureaucrates en ont été expulsés, leurs armes ont été confisquées. Les Avos sont devenus les ennemis mortels des « Combattants de la Liberté », comme se nomment les travailleurs et étudiants insurgés. Des unités de l’armée se sont constituées en comités révolutionnaires d’officiers et de soldats et se battent eux aussi contre les policiers, qui sont partout pourchassés et châtiés.

Les conseils ouvriers et la grève générale insurrectionnelle

En province, les travailleurs ont pris les devants, en réaction à l’invasion du pays par les troupes russes. À partir des 24 et 25 octobre, la grève générale insurrectionnelle progresse et atteint rapidement toute la Hongrie. Elle s’organise et se structure au moyen de conseils ouvriers qui prennent le pouvoir dans les usines et dans les villes. Le premier conseil ouvrier connu est celui qui s’est formé dans la région industrielle de Borsod, au Nord-Ouest de la Hongrie, région de mines, d’aciéries et d’industries chimiques. À Borsod, une ville de 100 000 habitants, le comité ouvrier, qui fédère les différents conseils ouvriers des entreprises et rassemble leurs délégués, annonce qu’il a pris le pouvoir et exige un gouvernement sur le modèle de la République des conseils de 1919 dirigée par Bela Kun. Ils se réclament aussi de Lazslo Rajk, qui a pour point commun avec Bela Kun d’avoir été assassiné sur ordre de Staline. Dans le programme qu’ils proclament par émetteur radio, l’internationalisme prolétarien est mis en avant au même titre que les traditions nationales hongroises. À la campagne, des paysans chassent les dirigeants autoritaires des kolkhozes et entreprennent la distribution des terres. Au-delà de la ville de Borsod, un Conseil ouvrier de la région de Borsod représente les conseils ouvriers locaux au niveau de la région. Ce Conseil envoie à Budapest une délégation qui réclame la hausse immédiate des salaires, des pensions et des allocations familiales, l’arrêt de la hausse des prix, le retrait des troupes soviétiques, le jugement des dirigeants criminels, la publication des traités de commerce russo-hongrois, l’élection d’un Parlement.

Partout, dans les villes industrielles qui toutes se sont dotées de conseils ouvriers, la base revendicative est semblable : on exige le retrait des troupes russes et la suppression de l’AVO criminelle, des élections libres et le jugement des coupables de la répression, l’indépendance des syndicats, le droit de grève et la hausse des salaires, la liberté de réunion et d’expression, la liberté de la presse, de l’art et de la culture. Toutes les plates-formes revendicatives proclament une Hongrie souveraine, démocratique et socialiste. Partout, il s’agit de rejeter aussi bien le retour du capitalisme que la bureaucratie totalitaire.

Le gouvernement Nagy reconnaît l’insurrection et les conseils ouvriers : il devient le gouvernement de la révolution

La révolution se répercute au sommet du pouvoir. Le comité central du PC est dissout ; à sa place est désignée une direction provisoire, entièrement composée d’anciens dirigeants persécutés au temps de Rakosi et de Staline, qui doit préparer un prochain Congrès du parti. Toujours à la tête du gouvernement, Imre Nagy affirme solennellement le 28 octobre qu’il reconnaît les conseils ouvriers et même qu’il entend s’appuyer sur leur pouvoir nouveau, en leur proposant de former des « états généraux » de l’insurrection qui aboutiront à une République des conseils. Il annonce que des négociations sont en cours pour le retrait des troupes russes, qui commence effectivement à s’opérer à partir de cette date. Il proclame aussi la dissolution de l’AVO, le rétablissement du drapeau national, puis le retrait de la Hongrie du Pacte de Varsovie. Il promet enfin de satisfaire les revendications des conseils ouvriers. Nagy a opté pour la révolution, contre la bureaucratie ; il le paiera de sa vie.

Durant quelques jours, la Hongrie goûte la liberté et l’indépendance politique. Les conseils ouvriers se dotent de bras armés, les milices d’ouvriers et d’étudiants. Les instances supérieures du PC sont dissoutes ou épurées. Il en va de même des syndicats, qui recouvrent leur indépendance, une fois chassés les bureaucrates de leurs directions : ils proclament la nécessité d’une transformation radicale du système de planification, une égalisation des salaires et leur augmentation immédiate, ainsi que le droit de grève ; dans le même temps, signe de leur indépendance proclamée, ils rompent avec la FSM (Fédération syndicale mondiale) stalinienne. Les journaux se multiplient, des partis se reconstituent ou se créent. Nagy, Kadar, Lukacs forment le Parti Socialiste Ouvrier, conscients que le parti stalinien s’est effondré sous les coups de la révolution. Des intérêts de classe différents se manifestent aussi dans cette effervescence. La bourgeoise hongroise n’existe certes plus comme telle, mais la paysannerie et la petite bourgeoisie s’expriment au travers des partis réformistes et paysans, auxquels le gouvernement s’est ouvert, pour répondre à la revendication du multipartisme. Quelques individus partisans de la restauration du capitalisme tentent de profiter de la situation, mais ils sont de toute évidence très isolés. Le prince Esterhazy par exemple, libéré par les insurgés au même titre que tous les prisonniers politiques, s’empresse de s’installer en Autriche pour jouir de son immense fortune. Quand sort le premier numéro d’un journal réactionnaire, Virrodat (L’Aurore), les ouvriers refusent d’imprimer, dès le lendemain, les exemplaires suivants. Le Conseil ouvrier central de Budapest proclame, le 27 octobre : « Nous défendrons nos usines et nos terres contre la restauration capitaliste et féodale, et ce jusqu’à la mort s’il le faut » ; « nous devons montrer la même énergie pour combattre l’agitation de la dictature rakosiste que celle de la restauration capitaliste. »

La deuxième invasion des troupes russes et la destitution du gouvernement : le traître Kadar remplace Nagy

Le chef militaire de l’insurrection de Budapest, héros victorieux aux yeux des révolutionnaires, Pal Maleter, vient d’entrer dans le gouvernement Nagy. Le 3 novembre au soir, il est arrêté par les représentants des autorités russes alors qu’il venait négocier l’évacuation des troupes. Le lendemain, un nouveau flot de blindés russes et plusieurs dizaines de milliers de soldats envahissent la Hongrie. Cette fois, la direction moscovite a pris soin d’enrôler dans les troupes d’invasion des soldats venus des contrées asiatiques de l’URSS, pour dresser un barrage linguistique entre l’armée et les insurgés, et éviter ainsi toute fraternisation. Cette tactique n’empêche pas, en certains endroits, les désertions et les redditions aux Combattants de la Liberté. Ce sont avant tout aux usines, aux cités et quartiers ouvriers que les troupes russes s’attaquent. Partout, les combats font rage. Exécutions, arrestations et déportations se multiplient. La répression est sans merci. À Pecs, après avoir résisté plusieurs jours, les mineurs se donnent volontairement la mort en faisant sauter leurs mines.

Sur le plan politique, Khrouchtchev et ses acolytes utilisent la même manœuvre que celle qu’ils avaient dictée au gouvernement hongrois quelques jours plus tôt. Pour distiller le trouble chez les insurgés, et tout en intervenant militairement, ils portent à la tête du gouvernement hongrois le populaire Kadar ; mais son gouvernement, cette fois, est composé de bureaucrates staliniens, tandis que Nagy s’est réfugié à l’ambassade yougoslave. Kadar assure que le gouvernement va négocier le retrait des troupes russes ; il demande en échange la fin de la grève générale et la reprise du travail. Pour autant, les conseils ouvriers se maintiennent et continuent de brandir les mots d’ordre de leur lutte. Le Conseil central des ouvriers de Budapest fait savoir que la reprise du travail n’interviendra que lorsque seront satisfaites ses revendications : départ des Russes, gouvernement de Nagy, droit de grève, élections libres, liberté des partis, indépendance et neutralité de la Hongrie. Kadar met en garde contre les élections libres, rejette l’idée d’une neutralité de la Hongrie, tergiverse, ne promet rien. Dès lors, les quelque 500 délégués du Conseil central des ouvriers de Budapest votent la poursuite de la grève générale. Le 14 novembre, ils réaffirment : « Nous considérons les moyens de production comme propriété collective que nous sommes toujours prêts à défendre. »

Cependant, partout, la faim et le froid se font rudement sentir et s’ajoutent à la dureté des combats et à la mort de centaines d’insurgés en quelques jours. Beaucoup voudraient un répit. C’est pourquoi, les « conciliateurs » à l’intérieur du Conseil central des ouvriers de Budapest, quoique combattus par ceux qui veulent poursuivre la lutte, parviennent à faire appeler à la reprise du travail, le 16 novembre. Dans les conseils ouvriers locaux, tous n’approuvent pas cette position, et certains délégués parmi ceux qui l’ont adoptée sont révoqués. L’appel du Conseil central (les délégués de la capitale n’est pas suivi. Les conseils ouvriers de province le récusent et le Conseil national ouvrier ordonne la poursuite de la grève.

Celle-ci s’impose d’autant plus que Nagy, l’homme en qui les conseils continuent de porter leurs espoirs, est arrêté par les Russes, à la suite d’une trahison du gouvernement Kadar qui le leur livre. C’est le signal d’une répression sans cesse plus féroce de la part des autorités gouvernementales, qui interdisent aux conseils ouvriers la publication de leurs journaux et lancent la police à la chasse aux ronéos. Tandis que, dans un premier temps, le gouvernement comptait bien instrumentaliser les conseils ouvriers, en s’appuyant en leur sein sur les « conciliateurs », issus de l’ancienne bureaucratie, prêts à certaines concessions sur les revendications et à faire cesser la grève, Kadar s’aperçoit désormais qu’il ne parvient pas à faire plier les conseils, à les réglementer et à limiter leur champ d’action. Il est conscient que cette situation de double pouvoir, pouvoir du gouvernement d’un côté, pouvoir des conseils ouvriers de l’autre, ne peut plus durer. Dans la nuit du 6 décembre, il décapite les conseils en faisant arrêter plus d’une centaine de leurs dirigeants. Le Conseil national ouvrier tente bien encore de lancer le mot d’ordre de grève générale de protestation, mais Kadar réplique par l’instauration de la loi martiale et par la mise hors-la-loi des conseils ouvriers, au nom du fait qu’ils se sont opposés au pouvoir exécutif de l’État.

Malgré les rafles, les arrestations, la répression et la terreur, et d’une façon qui démontre l’immense détermination des travailleurs hongrois, ceux-ci mènent bien une nouvelle grève générale de 48 heures, les 11 et 12 décembre, qu’ils préparent la veille dans des assemblées générales d’entreprises, d’une façon toujours aussi démocratique. Mais il s’agit cette fois d’une grève défensive. Le gouvernement de Kadar va l’emporter. Il fait arrêter certains dirigeants révolutionnaires, dont Sandor Racz, le président du Conseil ouvrier central de Budapest, arguant qu’ils ont organisé des « grèves provocatrices » et « illégales ». Kadar dissout alors purement et simplement les conseils ouvriers. Les travailleurs sont à bout de force et décimés. Les pertes parmi eux sont énormes : environ 4 000 morts et 15 000 blessés, victimes directes des combats contre la police et contre l’armée russe et de la répression immédiate (exécutions par fusillades et pendaisons). La lutte cesse. Un grand nombre de dirigeants de la révolution trouveront la mort, exécutés après des parodies de procès, en 1958, et parmi eux Imre Nagy et Pal Maleter ; on estime à 26 000 le nombre de prisonniers, auxquels s’ajoutent des milliers de déportés en Russie.

Une révolution prolétarienne, démocratique et socialiste, mais dépourvue de direction révolutionnaire

La révolution hongroise est porteuse de nombreuses leçons pour l’ensemble du mouvement ouvrier. Elle montre d’abord qu’une bureaucratie peut rapidement s’effondrer sous les coups de boutoir révolutionnaires. À Budapest, à la tête d’un parti d’un million de membres, la clique dirigeante du PC a été extrêmement fragilisée, et ses cadres ont volé en éclats ; elle n’a pu se préserver du désastre absolu qu’en faisant appel aux troupes de l’URSS. Encore ces troupes — et c’est la deuxième leçon importante que l’on peut tirer de la révolution hongroise —, n’ont-elles pas toujours été soumises aux ordres des bureaucrates : on a assisté à de nombreuses défections, désertions et fraternisations avec les travailleurs et étudiants insurgés. Il en va de même de l’armée hongroise proprement dite qui, quant à elle, est passée du côté des révolutionnaires. Le risque pour l’URSS était que cette révolution prolétarienne s’étende à son territoire même, et ceci explique la violence inouïe de la répression.

Le prolétariat a été à l’avant-garde de la lutte et a combattu comme classe contre les bureaucrates qui l’opprimaient : la révolution hongroise a bel et bien été une révolution prolétarienne, soutenue par le mouvement révolutionnaire des étudiants et des intellectuels porteurs de revendications démocratiques, mais aussi ouvrières et paysannes. La révolution russe a directement servi de modèle à l’Octobre hongrois : les travailleurs, intellectuels et étudiants insurgés se sont directement inspirés de 1917 et de 1905, en mettant en place des conseils ouvriers révolutionnaires. Si donc les insurgés réclamaient des élections libres au suffrage universel, en aucun cas leur volonté n’allait vers un retour à la démocratie bourgeoise. Tout au contraire, leur organisation même et les formes que prenait leur lutte correspondaient à un véritable fonctionnement démocratique conseilliste, « soviétique » au sens original du terme, fondé sur les assemblées générales dans les lieux de travail et l’élection de délégués mandatés et révocables, coordonnés et fédérés à tous les niveaux, local, régional et national. Le problème réside plutôt dans le fait que les insurgés comptaient non pas seulement sur leur auto-organisation, et donc sur la démocratie ouvrière en acte, mais en outre sur des élections libres dont aurait émané un gouvernement apte à satisfaire leurs revendications. Cela se traduit par l’acceptation du double pouvoir, qui a régné pendant quelques semaines en Hongrie : conseils ouvriers d’une part, gouvernement de l’autre.

Cette situation de double pouvoir montre que les insurgés gardaient leurs illusions à l’égard des gouvernements qui se sont succédé dans cette courte période : d’abord celui de Nagy, qui les soutenait, ensuite celui de Kadar, qui les a trahis. Ces illusions, ces espoirs maintenus dans une fraction de la bureaucratie du parti communiste expliquent que le mot d’ordre « Tout le pouvoir aux conseils » n’ait pas été avancé, et que le partage du pouvoir entre gouvernement et conseils ait été accepté et entériné par les travailleurs, étudiants et intellectuels en lutte. Ces illusions s’expliquent avant tout par l’absence d’un véritable parti révolutionnaire, qui aurait pu conduire à la prise de pouvoir intégrale par le prolétariat hongrois au moyen d’une lutte sans merci contre l’appareil stalinien et ses différents représentants. Ce qui leur a été fatal, c’est cette absence de parti révolutionnaire en Hongrie comme en URSS et dans les autres pays, à l’« Est » comme à l’« Ouest ». Un tel parti, une telle Internationale, auraient permis une mobilisation de soutien du prolétariat international à l’égard des révolutionnaires hongrois et auraient pu impulser l’extension de la révolution bien au-delà de la Hongrie. Or les insurgés sont demeurés isolés, et de surcroît vilipendés par tous les partis staliniens, qui contrôlaient à cette époque une grande partie du prolétariat.

Les mensonges de la bourgeoisie et les calomnies du PCF

La bourgeoisie capitaliste, dans les pays « occidentaux », verse aujourd’hui comme hier ses larmes de crocodile sur « le peuple hongrois » martyrisé. Mais à l’époque, il n’était pas question d’entraver en quoi que ce soit la répression venue de Moscou. D’abord, les bourgeoisies impérialistes étaient occupées ailleurs. Le gouvernement français, sous la direction du « socialiste » Guy Mollet, venait d’envoyer les jeunes du contingent dans sa guerre colonialiste d’Algérie, pour la défense de ses intérêts et de ses colons contre l’indépendance du peuple algérien ; de plus, pendant la révolution hongroise, le même gouvernement Mollet et celui du travailliste britannique Eden envoyaient leurs troupes en Égypte pour réprimer un autre acte d’indépendance nationale, la nationalisation du canal de Suez par Nasser. Mais surtout, en aucun cas, les dirigeants des pays impérialistes n’avaient intérêt à réfréner la bureaucratie russe dans sa répression sanglante : une révolution prolétarienne, fondée sur les conseils ouvriers, représentait un modèle pour les classes ouvrières de tous les pays capitalistes. C’était un bien trop grand danger pour les bourgeoisies de tout poil, qui en furent effrayées. C’est pourquoi les différents gouvernements d’Europe occidentale et l’administration américaine d’Eisenhower firent comprendre à l’URSS que ce qui se passait dans « son » camp ne les regardait pas, et qu’elle pouvait agir à sa guise.

À présent, la presse bourgeoise se régale de cette révolution qu’elle affirme non pas antistalinienne et antibureaucratique, mais anticommuniste. Dans Le Figaro, Jean Sévilliat évoque une « révolte contre la dictature communiste » et parle de Rajk, par exemple, comme du « principal artisan de la dictature communiste en Hongrie ». Dans L’Express, Sylvaine Pasquier évoque, la bouche pincée, une « révolution morale », en dépolitisant bien le tout, et met autour du terme prolétariat des guillemets comme s’il s’agissait d’un OVNI venu de temps lointains.

Quant au PCF, il fut, à l’époque de la révolution hongroise, le plus prompt de tous les PC du monde à calomnier de manière ignoble la classe ouvrière hongroise, en laissant croire que ces événements n’étaient rien d’autre qu’une contre-révolution fasciste et « horthyste », au service de la CIA. Le quotidien « communiste » parla alors d’ « émeute contre-révolutionnaire ». Mais comment, aujourd’hui, cinquante ans après, L’Humanité (en date du 25 octobre 2006) rend-elle compte de ces « dix jours qui sonnèrent le glas d’une espérance » ? Certes, le journal n’a plus grand-chose à voir avec L’Humanité de novembre 56, qui battait ignominieusement des mains devant la répression. D’ailleurs, il ne dit pas un mot de son rôle et de sa position à l’époque : ce journal a la mémoire courte. Certes, il évoque les « purges staliniennes » et parle d’un « fourvoiement politique » : eu égard à l’extrême férocité de la répression, le mot est bien faible. Mais il persiste à voir dans la révolution hongroise l’œuvre de la CIA, insiste sur les « représailles contre la police politique et aussi contre des communistes », sur « des partisans de l’amiral Horty, l’ex-allié d’Hitler, [qui] s’affichent en public » : en somme, c’est la thèse de la contre-révolution et du complot impérialiste qui resurgit au coin du bois. Toujours dans les colonnes de L’Humanité, Roger Martelli, dirigeant du PCF, indique que le mouvement « n’est pas au départ à proprement parler anticommuniste » : ce qui laisse évidemment entendre, derrière les « d’abord » et les « à proprement parler », qu’il le serait vite devenu. Au demeurant, le communiqué officiel du PCF à ce sujet se refuse à parler de « classe ouvrière » ou de « prolétariat », et leur préfère le terme de « peuple ». Il exclut d’évoquer une « révolution », se contentant de parler du bout des lèvres d’une « révolte ». Il oublie les revendications proprement ouvrières pour ne mentionner que « la liberté et le respect de la souveraineté du peuple hongrois ». Il passe sous silence la grève générale. Mieux vaut ne pas trop insister sur ce qui pourrait, aujourd’hui, donner des idées. Enfin, il conclut en affirmant que « le PCF s’est […] toujours inscrit dans les combats du peuple de France pour la liberté, l’égalité, la fraternité » : où l’on retrouve le bon vieux credo républicain bourgeois vidé de toute dimension de classe.

Aujourd’hui, contre l’hypocrisie de ceux qui (eux ou leurs semblables) écrasèrent, laissèrent écraser ou approuvèrent l’écrasement de la révolution dans le sang, seuls les communistes révolutionnaires sont dignes de célébrer l’héroïque révolution des conseils ouvriers de Hongrie, dans la mesure où ils s’efforcent d’être les continuateurs de son combat. C’est pourquoi ils ne se contentent pas de le commémorer, mais se doivent de l’étudier et d’en tirer les leçons — à commencer par la nécessité de construire le parti et l’Internationale communistes révolutionnaires seuls capables de mener la révolution socialiste auto-organisée du prolétariat et de la jeunesse jusqu’à la victoire.

Nous reviendrons dans notre prochain numéro sur les analyses et orientations respectives des différentes organisations issues de la crise de la IVe Internationale face à la révolution hongroise et, plus généralement, face aux régimes et aux soulèvements populaires en Europe de l’Est dans les années 1950.


1) Cf. François Manuel [Pierre Broué], La révolution hongroise des conseils ouvriers, Supplément à La Vérité, février 1957 ; François Fejtö, La Tragédie hongroise 1956, Paris, Horay, 1996 ; François Fejtö, 1956, Budapest, l’insurrection, Paris, Complexe, 2006.

2) Cité par François Manuel, La Révolution hongroise des Conseils ouvriers, op. cit., p. 45.

3) Cf. à ce sujet l’excellent film de Costa Gavras, L’Aveu, avec Yves Montand (1970).


Le CRI des Travailleurs n°24     << Article précédent