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Le CRI des Travailleurs n°19     << Article précédent | Article suivant >>

Discussions du Groupe CRI avec d'autres groupes sur l'orientation à mettre en œuvre pour chasser Chirac


Auteur(s) :Laura Fonteyn, Nina Pradier, Ludovic Wolfgang
Date :12 septembre 2005
Mot(s)-clé(s) :France, discussion
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Nos lecteurs savent que le Groupe CRI, depuis qu’il existe en tant que tel (février 2003), s’efforce constamment de nouer des relations politiques avec d’autres groupes, de solliciter et de mener dès que possible des discussions, aussi bien sur les questions fondamentales du programme révolutionnaire que sur les questions posées par l’actualité de la lutte de classe. Dans la dernière période (et pour nous en tenir ici aux relations et discussions que nous avons en France), cette attitude constructive — sans laquelle tout groupe est voué à la dégénérescence sectaire — nous avait conduits à prendre l’initiative, dès octobre 2004, de soumettre aux autres groupes qui se réclament du communisme révolutionnaire un texte destiné à une campagne commune pour un Non de classe à la « Constitution » européenne. Cette initiative avait abouti à une campagne commune avec l’ARS-Combat et les Amis de l’égalité, que nous avons menée pendant plusieurs semaines.

Malheureusement, après la victoire du Non, des divergences concernant à la fois l’appréciation de la situation et/ou l’orientation politique à proposer n’ont pas permis de poursuivre immédiatement ce travail commun, ces deux groupes refusant l’un et l’autre, sur des bases d’ailleurs différentes, le mot d’ordre de « chasser Chirac et l’Assemblée » et la tactique du front unique ouvrier qu’il implique. Néanmoins, il est prévu que les discussions reprennent dès la rentrée, tant sur l’orientation à mettre en œuvre immédiatement que sur les questions programmatiques de fond.

En revanche, le mot d’ordre en question étant également celui d’autres groupes, la situation politique ouverte par le 29 mai justifiait d’essayer de parvenir à un accord avec eux pour intervenir en commun.. Nous rendons compte ici des discussions qui donc ont eu lieu en juin, car leur contenu, et leurs limites, expriment d’une certaine façon les grandes difficultés auxquelles sont confrontés les groupes, militants et travailleurs qui cherchent la voie de l’alternative politique. Les principales discussions ont eu lieu avec la Lettre de Liaisons de Vincent Presumey et ses alliés (Club République sociale, revue Prométhée, Le Militant, La Commune…), d’une part, avec la Fraction publique de Combattre pour le socialisme, d’autre part.

La « Lettre de Liaisons » et ses alliés prétendent vouloir chasser Chirac… mais refusent le front unique ouvrier

Nous avons d’importants désaccords, et nous avons plusieurs fois discuté et polémiqué, avec la Lettre de Liaisons de Vincent Presumey et ses alliés, comme le savent nos lecteurs (cf. Le CRI des travailleurs n° 12 d’avril 2004 et n° 15 de nov.-déc. 2004). Néanmoins, nous avons décidé de participer à leur réunion du 19 juin., considérant que, malgré ces désaccords, la situation ouverte par le 29 mai justifiait et donc imposait d’essayer de renouer la discussion en vue d’une intervention commune dans cette nouvelle phase de la lutte des classes. Cela n’a malheureusement pas été possible, révélant une fois de plus l’opportunisme de ces groupes, qui n’a même pas le mérite d’un semblant d’efficacité.

Rappelons que l’un de nos désaccords avec la Lettre de Liaisons et ses alliés est qu’ils centrent en toutes circonstances leur intervention politique sur l’exigence de « chasser Chirac maintenant », quels que soient les rapports de force entre les classes et l’état d’esprit des masses. Pour notre part, nous critiquons ce psittacisme mécanique, formaliste, coupé des flux et reflux réels de la lutte des classes, qui du reste s’accompagne souvent, pour certains de ces groupes, d’un opportunisme à l’égard du PS. Néanmoins, la situation ouverte par la défaite sans appel de Chirac le 29 mai, elle-même consécutive à tout un semestre de remontée des luttes, rendait ce mot d’ordre non seulement pertinent, mais décisif. Nous avons donc considéré que, telles ces horloges arrêtées (en l’occurrence depuis les années 1970 !) qui indiquent l’heure juste deux fois dans la journée, le mot d’ordre qui chez La Lettre de Liaisons et ses alliés n’est que routine rouillée, se trouvait soudain rempli d’une vie par la situation objective, devenant temporairement un levier capable de mobiliser les masses. C’est pourquoi nous avons essayé de trouver un accord.

Il n’était cependant pas possible de nous associer au texte proposé, car il était à peu près vide, limité à la seule exigence de « chasser Chirac et son Assemblée » ; non seulement il s’adressait « à toutes et à tous » (pour notre part, nous ne connaissons pas ces classes sociales), mais surtout ses auteurs refusaient d’appeler les syndicats et les forces du Non ouvrier à s’unir pour chasser Chirac et l’Assemblée, c’est-à-dire qu’ils refusaient de déterminer les conditions réelles pour parvenir à cet objectif. De plus, le texte ne proposait pas la moindre alternative, alors que tout travailleur normalement constitué, avant d’engager un tel combat, se demande évidemment qui ou quoi mettre à la place de Chirac et de son Assemblée ! En un mot, ce texte confirmait une fois de plus la ligne à la fois spontanéiste et utopiste qui caractérise ses auteurs ; en ce sens, il constituait en réalité une nouvelle capitulation devant les réformistes (d’ailleurs inefficace, car aucun responsable réformiste ne s’y est associé, pas même l’ami Dolez !).

Le Groupe CRI a donc soumis à la Lettre de Liaisons et à ses alliés, ainsi qu’à la Fraction publique de Combattre pour le socialisme, un texte alternatif proposant d’intégrer dans celui qui avait été élaboré par V. Presumey d’abord une orientation de front unique ouvrier, ensuite le principe d’un programme anti-capitaliste, qu’elle implique. Pour rendre possible un accord entre tous, nous avons même fait une concession majeure, en ne formalisant pas la question du gouvernement capable de mettre en œuvre ce programme, dans l’idée que cette question pourrait continuer à être discutée par la suite, mais que l’accord possible immédiatement devait être réalisé.

La Lettre de Liaisons et ses alliés ont hélas refusé nos amendements. V. Presumey a même annoncé expressément à cette occasion qu’il était hors de question que quiconque amende réellement son texte ! De fait, les autres groupes se sont tus… Ce faisant, tous ont montré une fois de plus que, au-delà de leurs grandes phrases sempiternelles pour « chasser Chirac et l’Assemblée », ils refusent en réalité de combattre sur une orientation marxiste. Ce refus s’explique là encore par le fait que toute véritable orientation de front unique ouvrier et tout véritable programme anti-capitaliste n’auraient pu, en servant de point d’appui à la mobilisation des masses (c’est leur fonction principale) que démasquer les réformistes, et notamment les amis de Presumey et consorts, qui s’opposent justement à cette mobilisation.

N. P. et L. W.

Discussion avec la Fraction publique de Combattre pour le socialisme sur la délimitation du front unique ouvrier pour chasser Chirac

L’orientation que nous avons développée en juin nous a également permis de nouer des relations politiques avec un autre groupe, à son initiative, et d’entamer une discussion qui nous semble quant à elle très prometteuse. Il s’agit de la Fraction publique de Combattre pour le socialisme (CPS), l’un des groupes issus de la crise dislocatrice du Comité pour le parti ouvrier révolutionnaire fondé par Stéphane Just après son exclusion, en 1984, du PCI dont il était avec Pierre Lambert l’un des principaux dirigeants (oppositionnel sur la fin).

Nous publions ici l’échange de lettres qui fait le point sur les accords et désaccords entre nos deux groupes concernant l’orientation qu’il fallait mettre en œuvre en juin, dans le cadre d’un accord fondamental sur le principe de l’orientation anti-capitaliste et la tactique du front unique ouvrier. La Fraction publique-CPS nous a ensuite invités à participer à ses journées d’études du mois août, auxquelles un de nos camarades a donc participé, dans une atmosphère constructive et fraternelle. Le processus de discussion est ainsi solidement engagé et semble devoir être des plus fructueux. Nous y reviendrons dans nos prochains numéros.

Courrier de la Fraction publique-CPS

Chers camarades,

Je vous écris au nom de la Fraction publique CPS. Vous nous faites parvenir vos tracts et dans un message du 30 mai, vous proposez d’ouvrir la discussion sur la situation politique et les perspectives politiques pour les travailleurs. Je pense que vous avez également connaissance de nos positions disponibles sur notre site. À toutes fins utiles, je vous joins notre dernier tract après le 29 mai.

Nous partageons avec vous, comme avec d’autres groupes se réclamant de CPS, l’analyse de la signification du vote du 29 mai qui implique de mettre au centre de nos mots d’ordre l’exigence de chasser Chirac, son gouvernement et sa « majorité » minoritaire. Vous avancez comme premier objectif commun la convocation d’une gigantesque manifestation à l’Élysée pour chasser Chirac. Nous proposons quant  à nous de l’orienter sur l’Assemblée nationale. Ceci, à mes yeux, ne constitue pas une divergence majeure, mais plutôt une simple question tactique.

Mais le combat pour chasser Chirac implique immédiatement et concomitamment de répondre à la question : par quoi le remplacer ? Vous répondez dans votre dernier 4-pages de la manière suivante : « Les travailleurs ne peuvent donc compter sur les politiciens, qu’ils soient de droite ou de gauche. Ils ne peuvent compter que sur eux-mêmes, sur leur lutte de classe et leur auto-organisation. (…) Nous sommes pour un gouvernement des travailleurs, par les travailleurs et pour les travailleurs (…) », dont vous donnez ensuite le caractère de rupture fondamentale avec le capitalisme comme programme. Certes, nous avons bien comme vous comme objectif la constitution d’un véritable gouvernement ouvrier, seul à même de s’attaquer résolument au capitalisme, et qui ne saurait être confondu avec un gouvernement du PCF, du PS, comprenant éventuellement un peu de LCR, LO etc., et sans doute aussi quelques débris d’organisations bourgeoises, comme le gouvernement de Lula en donne un bon exemple. Parvenir à un tel gouvernement ouvrier implique bien entendu la mobilisation révolutionnaire des masses et l’intervention, sinon d’un parti révolutionnaire, d’une organisation révolutionnaire le construisant, pour permettre aux masses de submerger jusqu’au bout les obstacles des vieilles directions traîtres.

Je pense bien entendu que vous savez tout cela comme nous. Mais en attendant, quel pont, quelle transition, faut-il avancer comme perspective gouvernementale, pour aller vers le gouvernement ouvrier ? Nous pensons que la perspective d’un gouvernement des organisations ouvrières unies est indispensable. Évidemment, cela pose plusieurs questions : ce sont des traîtres, des défenseurs du capitalisme et de la bourgeoisie, ils l’ont maintes fois prouvé, etc. Et ceci est parfaitement exact. Mais à défaut d’un parti révolutionnaire construit, reconnu par une fraction significative par la classe ouvrière et la jeunesse, celles-ci ne disposent d’aucun autre instrument pour s’opposer à la bourgeoisie que leurs vieilles organisations qui les ont trahies et les trahiront encore. Pour nous, résoudre positivement cette contradiction, nécessite de revenir à la tactique  (et non stratégie comme trop longtemps entendu dans l’OCI et le PCI) de front unique développée par Lénine et Trotsky dans le cours de la révolution russe, qui n’avaient aucune illusion sur la nature des mencheviks et des SR, pas plus que nous n’en avons aujourd’hui sur le PC et le PS, sans parler de la LCR etc.

Cela implique également obligatoirement d’avancer en même temps le programme que devrait appliquer un tel gouvernement, sous forme des revendications transitoires, comme l’abrogation de toutes les mesures réactionnaires prises par les précédents gouvernements (retraite, Sécu etc.), l’interdiction de tous licenciements, l’échelle mobile des salaires... qui, toutes, convergent vers la nécessité de s’attaquer résolument au capitalisme. Programme dont naturellement ni le PC ni le PS n’ont la moindre envie. Mais c’est dans ce mouvement que peut se construire l’organisation révolutionnaire et les masses submerger les appareils et constituer leur gouvernement.

Il y a sans doute entre nous une divergence importante sur la question du PS. Sauf erreur de ma part, vous considérez le PS comme une organisation bourgeoise, alors que pour nous, c’est toujours une organisation ouvrière bourgeoise. Ceci n’implique pas que le PS d’aujourd’hui ait les mêmes liens avec la classe ouvrière que la SFIO des années 30, ou même le PS du congrès d’Epinay. Mais cela reste une organisation dont la classe tente de se servir, malgré sa direction et même parfois contre sa direction. C’est parce que c’est encore un parti ouvrier bourgeois qu’il est aujourd’hui dans une crise très importante, parce que s’y est réfracté contre Hollande et consorts le combat de la classe ouvrière pour le vote non, pour chasser Chirac.

Je ne développe pas plus, par manque de temps. Nous ne prétendons pas détenir la vérité, ni être les gardiens du temple, ni être les seuls par qui le parti révolutionnaire sera construit. La faillite du combat pour reconstruire la IVe Internationale entraînée par l’abandon de ce combat par la direction du PCI a détruit de très nombreux militants, obscurci les perspectives du combat, laissé des groupes épars de militants cherchant à continuer le combat pour construire un parti révolutionnaire et une Internationale ouvrière révolutionnaire.

Nous sommes prêts à discuter sans esprit de polémique inutile de ce qui nous rapproche comme de nos divergences, de ce qu’il est possible d’avancer en commun. Vous pouvez donc, si vous le souhaitez, prendre contact avec moi, pour envisager ensemble les formes et modalités qu’une telle discussion pourrait prendre. (…)

Salutations trotskystes

Étienne,
pour la Fraction publique

Réponse du Groupe CRI

Au camarade Étienne, à la fraction publique de CPS

Cher camarade,

Les camarades du Groupe CRI et moi-même te remercions pour le message que tu nous as adressé le 10 juin au nom de la Fraction publique de CPS. Nous répondons bien volontiers au souhait que tu y exprimes d’engager la discussion et pour cela, si tes camarades et toi en êtes d’accord, de trouver une date pour une rencontre prochaine. Nous le faisons d’autant plus volontiers que tu évoques dans ce courrier des positions que nous partageons pour l’essentiel. Il nous paraît important de mener ce type d’échanges, comme tu le dis, sans polémique gratuite, sur la base de nos textes respectifs, tant sur les questions programmatiques que sur l’analyse de la situation et la tactique à mettre en œuvre dans la lutte de classe aujourd’hui.

Il ne s’agit pas de répondre ici à l’ensemble des questions et problèmes que tu soulèves, mais d’évoquer brièvement trois aspects : 1) celui du front unique et du gouvernement ouvrier ; 2) celui de la nature du PS ; 3) celui de la manifestation nationale pour chasser Chirac et l’Assemblée.

1) Nous te rejoignons tout à fait sur la question du pont, de la transition à construire, sans perdre de vue le « véritable gouvernement ouvrier » qui s’inscrira dans une logique révolutionnaire. C’est pourquoi la perspective immédiate que nous avons développée dans notre 4-pages et notre tract, suite à la victoire du « non » de classe le 29 mai, est celle d’un gouvernement « au service des travailleurs », composé des organisations ouvrières dans lesquelles, aujourd’hui encore, se reconnaît une bonne partie des travailleurs (syndicats ouvriers, PC, LO, LCR, PT, et certains groupements ayant exprimé leur rejet de la Constitution dans la gauche du PS). C’est un gouvernement qui devrait abroger toutes les contre-réformes et lois anti-ouvrières prises par les gouvernements de droite comme de gauche, et non pas les seules contre-réformes post-2002. Nous ne le concevons donc pas comme un gouvernement « des travailleurs, par les travailleurs, pour les travailleurs » (nous faisons expressément la distinction dans notre 4-pages et notre tract), mais précisément comme un gouvernement de transition, qui pose directement la question du front unique.

En effet, il s’agit de s’adresser aux forces du mouvement ouvrier pour, dans les circonstances précises ouvertes par le 29 mai, les placer devant leurs responsabilités. Puisqu’il est désormais avéré aux yeux des masses et notamment de la classe ouvrière que ni Chirac, ni l’Assemblée ne sont légitimes, et puisque cette défaite électorale intervient après ce que nous avons analysé comme un regain de la lutte de classe depuis le début de l’année, la question du pouvoir est clairement posée. Comme toi, nous savons que les Buffet, Thibault et autres Mailly n’ont cessé et ne cesseront de trahir la classe ouvrière. Mais la tactique du front unique implique et même a pour objectif essentiel de dévoiler aux yeux des travailleurs la trahison des bureaucrates. Nous savons également que les dirigeants de la LCR, de LO et du PT ne sont pas prêts à poser aujourd’hui cette question du pouvoir et s’en tiennent dans les faits à un programme réformiste. Mais là encore, c’est l’occasion de faire la preuve de l’opportunisme des uns et du sectarisme des autres. Et c’est au total aider les travailleurs à prendre conscience de la nécessité du combat contre les bureaucrates, y compris au sein des organisations « trotskystes » que nous considérons comme centristes-sclérosées. Comme l’écrivait Trotsky, il s’agit bel et bien de « compromettre les dirigeants capitulards aux yeux des ouvriers, et par là, d’augmenter la combativité de ces derniers », de « séparer ceux qui veulent lutter de ceux qui ne le veulent pas » ; il s’agit d’engager une vraie lutte, avec des objectifs clairement anticapitalistes et révolutionnaires. Un gouvernement des organisations ouvrières telles qu’elles se présentent actuellement devrait être débordé par les masses, pour aller vers un gouvernement des travailleurs eux-mêmes (soviets).

Sur cette question du front unique, il semble que nous soyons d’accord. Cependant, nous pensons qu’il ne faut pas se contenter de cette exigence adressée aux organisations ; il faut aussi, de manière indissociable, faire de l’agitation pour l’auto-organisation des travailleurs, par des AG, des collectifs de lutte et des comités de grève. Le front unique a cet autre objectif fondamental : permettre aux travailleurs de s’organiser et de lutter par eux-mêmes. De ce point de vue, nous regrettons que vous ne mentionniez pas cet aspect décisif de la lutte et de l’organisation de classe dans votre tract.

2) En revanche, nous ne sommes pas d’accord avec vous sur les frontières de ce front unique, car nous ne considérons pas le PS comme une organisation ouvrière-bourgeoise, mais comme un parti purement bourgeois. Un parti ouvrier-bourgeois est un parti qui a encore dans son programme une perspective officiellement socialiste, défendant les intérêts des travailleurs, même s’il ne brandit ce programme que les jours de fête. Même le PS d’Épinay affichait encore pour objectif la « rupture avec le capitalisme ». Or il n’en reste pas une trace aujourd’hui. Le programme qui est en train d’être concocté pour 2007 est ouvertement et purement capitaliste. De plus, si l’on se place du point de vue des liens du PS avec les organisations syndicales, on s’aperçoit qu’ils se restreignent à une partie de la CFDT (syndicat ouvertement collaborateur du gouvernement), au secteur le plus ouvertement collaborateur de FO, à l’UNSA (organisation non seulement très petite, mais surtout dont le caractère « ouvrier » est douteux), et à l’UNEF (coquille vide que nous ne considérons pas comme un véritable syndicat ; cf. à ce sujet Le CRI des travailleurs n° 5-6 de juin-juillet 2003).

Quant à l’idée selon laquelle, ainsi que tu l’écris, « la classe tente[rait] de [se] servir » du PS, même si elle était juste, elle n’impliquerait pas nécessairement le caractère ouvrier de ce parti. Que l’on songe au parti justicialiste en Argentine ou au parti démocrate aux États-Unis : ils continuent de recevoir les suffrages d’une partie importante de la classe ouvrière, et pourtant jamais ils n’ont été des partis ouvriers-bourgeois. Mais en réalité ni l’électorat, ni a fortiori les adhérents du PS ne se trouvent dans la classe ouvrière. Ce sont essentiellement des bourgeois « de gauche » et des cadres et, en ce qui concerne les membres travailleurs, ils appartiennent aux fractions supérieures du salariat, tels que les enseignants : 80 % des adhérents du PS (soit autant que dans le parti bourgeois des Verts) appartiennent aux catégories moyennes et supérieures (source : Florence Joshua, Cahiers du CEVIPOF, citée par Critique communiste n° 175). Dès lors, pour nous, demander au PS de « se porter candidat au pouvoir », c’est proposer aux travailleurs de mettre en place un autre gouvernement bourgeois, dans le cadre d’une alternance servant à relancer les contre-réformes après avoir usé les gouvernements Raffarin, puis Villepin. C’est là certainement une divergence majeure entre nous.

À la limite, on peut considérer qu’il reste au sein du PS des sortes de néo-sociaux-démocrates, des réformistes de type « ouvriers-bourgeois », caractérisés notamment par leurs références plus ou moins claires à la défense des salariés et par leurs positions syndicales, comme par exemple, en partie, l’ex-courant Nouveau monde ou celui de Marc Dolez. Par contre, ces gens-là se montrent clairement partisans du capitalisme en général (qu’ils voudraient simplement réguler) et de « leur » propre impérialisme en particulier (de l’impérialisme français et d’un impérialisme européen qui existe selon nous à l’état tendanciel). Néanmoins, nous considérons que la campagne de Nouveau monde et de Forces militantes pour un « Non socialiste » à la « Constitution » européenne, en rupture avec la direction du PS sur ce point, et l’audience de cette campagne, autorisent à ne pas leur fermer la porte d’un front unique incluant tous ceux qui ont combattu pour le « non » de gauche.

3) En ce qui concerne l’objectif d’une manifestation nationale pour chasser Chirac et l’Assemblée, nous nous trouvons d’accord aujourd’hui. Notre divergence réside dans le fait que vous mettez en avant cet objectif de manière systématique, quels que soient le niveau de la lutte de classe et la situation objective. Pour notre part, nous avons décidé de le proposer en raison des circonstances politiques actuelles, qui modifient selon nous le rapport des forces. En outre, nous considérons que c’est bel et bien à l’Élysée qu’il faut aller, puisque c’est avant tout Chirac qu’il faut chasser. L’Assemblée ne doit pas être une cible prioritaire : Chirac aurait bien pu, ou pourrait bien, la dissoudre, mais ce serait alors dans la simple perspective d’une nouvelle cohabitation, qui ne changerait rien politiquement pour les travailleurs.

Nous exigeons que l’ensemble des forces du « Non de gauche » et d’extrême gauche convoquent cette manifestation. Mais nous savons bien, et tous les travailleurs constatent, qu’elles refusent de le faire, pour couvrir Chirac et attendre 2007. C’est pourquoi nous sommes pour commencer par rassembler les forces politiques qui se sont quant à elles déjà prononcées pour chasser Chirac et l’Assemblée (la LCR et les petits groupes comme la Nouvelle Gauche Communiste, La Commune, le regroupement autour de la Lettre de Liaisons et du Club République sociale, les groupes CPS, le Groupe CRI…). Elles pourraient en effet prendre ensemble une initiative commune pour populariser l’objectif de la manifestation nationale. En particulier, les groupes qui se sont prononcés pour une telle manifestation, comme le vôtre, le nôtre et quelques autres, ont selon nous la responsabilité de se rassembler sans attendre sur cette question : même s’il s’agit de petits groupes, ce serait à nos yeux une initiative politique juste, qui pourrait rencontrer un certain écho parmi les travailleurs, les aidant ainsi à faire pression sur les organisations du mouvement ouvrier. De plus, cela permettrait de dénoncer de manière plus efficace l’inconséquence de ceux qui disent vouloir virer Chirac mais ne font rien dans ce but, comme par exemple la LCR qui ne prend aucune initiative en ce sens et ne se bat pas sur son orientation officielle au sein des collectifs pour le Non, sous prétexte d’ « unité » et de « consensus » avec les réformistes.

Enfin, bien sûr, la construction d’un parti révolutionnaire demeure une priorité car, comme tu le soulignes, seul un tel parti sera à même de donner à la classe ouvrière un instrument lui permettant de s’organiser pour remporter des victoires, jusqu’au renversement du système capitaliste. Et c’est aussi dans la perspective de la construction de ce parti que nous souhaitons mener avec vous cette discussion. (…)

Avec mes salutations trotskystes,

Laura Fonteyn,
après discussion collective,
pour le Groupe CRI


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